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Théme du mois


Le texte ci-dessous a été extrait de méditations matinales données par Marc Rohrbach au cours du foyer de vacances JEAN de l’été 1953 ; il est paru en 1995 dans le Bulletin JEAN n°4/95.
DE LA VIE PERSONNELLE A LA VIE ETERNELLE

- 1 Introduction : Présence de la Vie.
- 2 Le mystère de l’homme et de l’existence ; La fausse distinction du corps et de l’âme.
- 3 Les deux pôles de la personne.

Introduction

La vie spirituelle pose à l’homme un problème personnel.

Il est offert à chacun de nous et il appartient à chacun de nous de choisir entre deux voies : fuir l’exigence de la Vie et se fermer à ses appels, ou faire face au problème et engager le dialogue.

La fuite est possible. L’homme peut refuser son âme ; il peut étouffer dans le bruit la voix intérieure qui attend sa réponse. La foule, les bruits extérieurs, le gardent alors de rester seul avec ses pensées véritables. Et pour combler le vide en lui, il se laisse aller « aux bruits intérieurs » : conflits du cœur et jeux de l’imagination. L’action peut aussi le distraire. On voit même des groupements spiritualistes ou religieux chercher dans l’agitation une sécurité contre l’appel intérieur qui leur demanderait plus qu’ils ne veulent lui donner. Si l’homme le veut, la vie personnelle peut toujours parler plus fort que la vie spirituelle.

Il y a aussi l’autre voie.

Nous pouvons tenter d’entrer en contact avec la réalité la plus intime de nous-même, et lui permettre d’orienter notre destin . Mais il ne suffit pas de faire preuve de soumission passive : Jacob lutta contre l’ange jusqu’au lever de l’aurore... Nous sommes des êtres personnels. Nous ne pouvons tenter de fondre une bonne fois nos personnalités avec l’Etre éternel ; c’est sans cesse qu’il nous faut trouver, au sein du monde, un rapport valable entre la vie universelle et la vie personnelle. Nous essaierons de le faire.

Présence de la vie

Quelle signification devons-nous attacher à ces mots ?

Par « présence » nous voulons exprimer une étroite et intime proximité.

La Présence est ici le contraire de l’absence : il n’y a pas de présence véritable dans le factice ; il n’y en a pas non plus dans la possession. L’intime proximité ne doit être ni assimilation ni identification. Car si la personne s’est assimilée la Présence de la Vie, elle devient incapable de découverte universelle. Attribuer à la personne ce qui est Présence de Vie Universelle, c’est nous priver de toute compréhension véritable.

Si nous ne regardons la vie que dans les limites de notre petit moi personnel, comment pourrions-nous percevoir que la Vie est universelle et nous dépasse de toutes parts ? Si nous croyons la posséder, nous nous refermons sur elle ; comment entendre alors son message et recevoir ses dons ?

Cette sorte de croyance nous coupe des sources profondes de notre existence ; elle nous entraîne dans une impasse de faux problèmes. Nous confondons au départ l’essentiellement périssable et l’essentiellement impérissable. C’est ainsi qu’espérant pour notre personnalité la vie éternelle, nous sommes saisis d’angoisse de ne pouvoir nous en assurer !

L’erreur va plus loin encore : elle sépare l’homme de l’homme. Nous avons le sentiment qu’il existe un domaine de la perfection et un autre de l’imperfection ; dans ce dernier nous situons tous les hommes que nous ne comprenons pas. Cependant comme nous-mêmes, ils sentent eux aussi la plénitude de la vie en eux-mêmes et se sentent en droit de l’affirmer. Ils nous voient dès lors comme nous les voyons nous-mêmes ; ainsi naissent les oppositions, les conflits et les guerres.

A ne pas sentir la présence de la Vie Universelle, l’homme en arrive à ne plus sentir véritablement la présence de l’humanité.

Le point de départ de toutes ces luttes, c’est la confusion initiale que chacun porte avec soi et par laquelle il croit pouvoir se justifier ; pour que la paix et l’harmonie puissent régner entre les hommes, il faut d’abord écarter cette erreur. Et comme elle sépare les hommes, elle sépare aussi l’humanité des autres règnes. Ainsi l’humanité a tendance à se croire le réceptacle privilégié de la Vie !

Il fut un temps où les hommes, qui seuls philosophaient, assuraient que les femmes n’avaient pas d’âme ! Nous avons dépassé ce temps, mais nous considérons encore volontiers que les autres règnes sont des règnes « inférieurs » : les animaux, les plantes et les pierres n’auraient qu’une vie appauvrie ! Cependant, lorsque nous exprimons la Vie par notre existence personnelle, elle se trouve beaucoup plus déformée, abîmée, qu’elle ne l’est en passant par le végétal ou le minéral : ceux-ci sont infiniment plus dociles, plus disponibles à ses impulsions.

L’homme charge la vie de parasites et de distorsions en faisant intervenir sa pensée personnelle. Imaginons un enregistrement musical : chaque instrumentiste voudrait suivre son propre goût, puis le disque choisir sa vitesse et son constructeur choisir sa fantaisie ! Telle est l’expression que nous donnons à la vie. Le contact, la réponse, l’écho à la vie sont infiniment plus directs et plus purs chez l’animal, le végétal, le minéral ; mais nous verrons qu’ils sont en compensation plus rapides et plus intenses chez l’homme. Nous ne pouvons percevoir cette vérité si nous avons, à priori, assimilé la vie intelligente à cette forme particulière qu’est la vie humaine et refusé d’admettre qu’elle puisse revêtir d’autres formes tout aussi valables. Les plantes sont fixées au sol ; pourquoi penser que ceci est une marque d’infériorité et d’impuissance ? Peut-être jugent-elles, comme la fleur que rencontra le Petit Prince, que les hommes sont bien gênés de ne point avoir de racines, et... que le vent les promène !...

Nous ignorons les problèmes des existences autres que la notre. Cependant, avec un peu d’attention et d’amour, nous pourrions apprendre à les connaître et nous pencher vers elles.

La Vie Universelle est infiniment proche de nous. Elle est PRESENTE en nous. Nous tenons d’elle notre existence personnelle ; elle y participe essentiellement. Elle sait infiniment plus sur chacun de nous que nous n’en savons nous-mêmes : « Dieu compte les cheveux sur notre tête ! », dit le vieil adage.

Mais la Vie Universelle n’est pas seulement proche de l’homme. Elle est tout autant présente à toute chose créée et au problème de son existence.

Ce n’est que dans une telle perspective que nous pouvons découvrir et aimer la Vie Universelle.

« Ainsi du plus grand ange qui nous voit jusqu’au caillou de la route et d’un bout de votre création à l’autre, il ne cesse point de continuité, non plus que de l’âme au corps. »

Paul Claudel

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